Au lendemain du rÚglement d'une succession, les héritiers se retrouvent fréquemment propriétaires ensemble d'un ou plusieurs biens immobiliers sous le régime légal de l'indivision. Face à un logement inoccupé générant des charges courantes (taxe fonciÚre, assurance du bien, entretien), la tentation est grande pour l'un des héritiers de trouver rapidement un locataire afin de rentabiliser le patrimoine familial. Mais un héritier a-t-il le droit d'agir seul ? Peut-il signer un bail sans consulter ses cohéritiers ou fixer le loyer de son propre chef ? à l'Office Notarial France Malépart, nous constatons que la gestion locative improvisée constitue l'une des premiÚres causes de mésentente familiale. Tour d'horizon des rÚgles juridiques impératives et des solutions amiables avec les conseils d'un notaire en pays de Morlaix.
1. Le principe légal : la rÚgle de la majorité des deux tiers des droits indivis
Depuis la réforme du droit des successions et des libéralités, la gestion des biens indivis ne requiert plus systématiquement l'accord unanime de tous les héritiers pour les actes de gestion courante. L'article 815-3 du Code civil pose un cadre clair : la conclusion ou le renouvellement d'un bail d'habitation classique (bail nu de 3 ans ou meublé d'un an régi par la loi du 6 juillet 1989) relÚve des actes d'administration.
Ces actes peuvent ĂȘtre valablement dĂ©cidĂ©s par le ou les indivisaires reprĂ©sentant au moins les deux tiers (2/3) des droits indivis :
- Attention au mode de calcul : Il ne s'agit pas d'une majoritĂ© de deux tiers des personnes (nombre de tĂȘtes), mais d'une majoritĂ© de parts de propriĂ©tĂ©. Par exemple, si trois frĂšres et sĆurs hĂ©ritent Ă parts Ă©gales (1/3 chacun), deux d'entre eux cumulent 2/3 des droits et peuvent imposer la mise en location au troisiĂšme. En revanche, si quatre hĂ©ritiers dĂ©tiennent chacun 1/4 du bien, il faut rĂ©unir au moins trois indivisaires (75 % des droits) pour atteindre le seuil lĂ©gal.
- L'obligation d'information prĂ©alable : MĂȘme si la majoritĂ© requise est acquise, les indivisaires qui prennent la dĂ©cision ont l'obligation lĂ©gale d'en avertir les autres hĂ©ritiers. Ă dĂ©faut, les actes accomplis demeurent inopposables aux cohĂ©ritiers laissĂ©s dans l'ignorance.
Si la mésentente paralyse l'administration de vos biens héréditaires, découvrez nos solutions d'accompagnement sur les voies de sortie d'une indivision successorale bloquée.
2. Baux commerciaux, ruraux et professionnels : l'unanimité absolue exigée
Si un bail d'habitation standard peut ĂȘtre conclu Ă la majoritĂ© qualifiĂ©e, il existe une exception de taille : les baux confĂ©rant au preneur un droit au renouvellement ou une protection statutaire forte.
La conclusion d'un bail commercial, d'un bail rural (fermage) ou d'un bail artisanal est qualifiée par la loi d'acte de disposition indirect. En raison de l'indemnité d'éviction ou de la durée d'engagement pluriannuelle (9 ans minimum), la loi exige le consentement de la totalité des coïndivisaires, sans exception. Un bail commercial consenti sans l'accord d'un seul indivisaire encourt la nullité ou l'inopposabilité absolue.
Pour auditer la nature exacte des contrats applicables à vos actifs immobiliers et familiaux, notre équipe mobilise l'ensemble de nos domaines d'expertise.
Tableau synthétique : pouvoirs et majorités requises pour gérer un bien indivis
Pour identifier immédiatement qui peut décider et dans quel cadre légal, voici la synthÚse des rÚgles applicables selon la nature de l'acte :
| Type d'acte envisagé | Majorité légale minimale | Un héritier seul peut-il agir ? | Conséquence en cas de violation |
|---|---|---|---|
| Travaux conservatoires urgents (réfection toiture qui fuit) | Aucune majorité (décision individuelle) | Oui, de plein droit | Remboursement sur l'actif successoral |
| Bail d'habitation classique (logement nu ou meublé) | 2/3 des droits indivis | Non (sauf s'il détient seul plus de 66,7 % des parts) | Bail inopposable aux autres héritiers |
| Bail commercial, artisanal ou rural | UnanimitĂ© (100 % des voix) | Non, strictement interdit | NullitĂ© du contrat et dommages-intĂ©rĂȘts |
| Vente amiable du bien immobilier | Unanimité (ou autorisation judiciaire à 2/3) | Non | Vente impossible chez le notaire |
Que risque l'héritier qui signe un bail en solitaire ?
Lorsqu'un héritier passe outre l'accord de ses cohéritiers et installe un locataire de sa propre initiative, les sanctions juridiques sont sévÚres :
- L'inopposabilité du bail : Le contrat de location n'a de valeur qu'entre l'héritier signataire et le locataire. Pour les autres coïndivisaires, le bail n'existe pas juridiquement. Ils sont en droit de demander l'expulsion de l'occupant devant le juge des contentieux de la protection.
- L'indemnité d'occupation et la restitution des loyers : L'héritier signataire qui perçoit seul les loyers sur son compte bancaire personnel commet une faute de gestion. Il doit restituer l'intégralité des fruits perçus à la masse successorale (déduction faite des charges et impÎts justifiés). Les loyers n'appartiennent pas à celui qui signe, mais à l'indivision collective.
- La responsabilitĂ© contractuelle envers le locataire : Si le locataire se retrouve contraint de quitter les lieux suite Ă l'action des cohĂ©ritiers, il peut se retourner contre le signataire pour exiger des dommages et intĂ©rĂȘts consĂ©quents (remboursement des frais de dĂ©mĂ©nagement, relogement).
Avant d'envisager une mise en location, il est par ailleurs indispensable de s'assurer de la performance énergétique du bien. Vous pouvez vous référer à notre dossier explicatif sur les obligations liées au DPE et à l'interdiction de louer les passoires thermiques.
Ătude de cas en FinistĂšre : succession et appartement locatif Ă Carantec
Prenons la situation de Claire, Thomas et Ronan, héritiers d'un bel appartement de trois piÚces avec vue mer situé à Carantec, recueilli au décÚs de leur mÚre. Les droits de succession sont réglés, mais les avis divergent : Claire souhaite vendre rapidement, Ronan vit à Rennes et ne s'en préoccupe pas, tandis que Thomas souhaite louer le bien à l'année.
Pensant bien faire pour compenser les charges de copropriĂ©tĂ©, Thomas a rĂ©digĂ© seul un bail d'habitation standard et installĂ© un jeune mĂ©nage dĂ©but septembre, sans avertir son frĂšre et sa sĆur. InformĂ©e a posteriori, Claire a manifestĂ© son refus catĂ©gorique et a menacĂ© de saisir le tribunal pour faire expulser les occupants.
Face à ce blocage, les trois héritiers ont sollicité notre étude à Morlaix. L'analyse juridique a permis de rétablir un cadre serein :
- Thomas ne possédant qu'un tiers des parts (33,3 %), le bail était inopposable à Claire et Ronan.
- AprÚs négociation et médiation à l'office, Ronan a accepté de soutenir le projet locatif, atteignant ainsi les deux tiers des droits indivis requis par l'article 815-3 du Code civil.
- Un avenant régularisateur a été rédigé avec l'accord de la majorité légale, et un compte d'indivision dédié a été ouvert pour verser les loyers et régler les charges de maniÚre transparente, évitant ainsi un contentieux judiciaire coûteux.
Les solutions notariales pour sécuriser la gestion locative familiale
Pour éviter que la gestion d'un bien indivis ne se transforme en litige permanent, deux démarches préventives rédigées par l'office notarial apportent une sécurité totale :
1. Le mandat d'administration expresse
Par un acte sous seing privé contresigné ou par procuration notariée, les cohéritiers peuvent donner expressément mandat à l'un d'entre eux pour gérer le bien, percevoir les loyers, régler les factures d'entretien et représenter l'indivision auprÚs des locataires. Ce mandat fixe les limites de sa mission et évite tout soupçon de gestion occulte.
2. La convention d'indivision notariée
Ătablie obligatoirement par acte authentique lorsqu'elle porte sur des biens immobiliers, la convention d'indivision (articles 1873-1 et suivants du Code civil) fixe des rĂšgles contractuelles pĂ©rennes sur une durĂ©e dĂ©terminĂ©e (5 ans renouvelables) ou indĂ©terminĂ©e. Elle nomme un gĂ©rant, organise la prise de dĂ©cision, dĂ©termine la clĂ© de rĂ©partition des loyers et interdit Ă quiconque d'exiger la vente prĂ©cipitĂ©e du bien pendant la durĂ©e convenue.
Enfin, si le maintien dans l'indivision s'avÚre trop contraignant sur le long terme, transformer ce patrimoine sous une autre forme sociale est une option stratégique. Pour comprendre cette transition, consultez notre guide sur la création d'une SCI avec l'office notarial pour administrer un bien familial.

Foire Aux Questions : succession, héritiers et location
Un héritier peut-il s'installer et habiter seul dans la maison héritée ?
Non, pas sans contrepartie financiĂšre. ConformĂ©ment Ă l'article 815-9 du Code civil, l'indivisaire qui use et jouit privativement de la chose indivise est, sauf convention contraire, redevable d'une indemnitĂ© d'occupation envers ses cohĂ©ritiers. Cette indemnitĂ©, assimilable Ă un dĂ©dommagement Ă©quivalent Ă la valeur locative du bien aprĂšs abattement pour prĂ©caritĂ©, doit ĂȘtre versĂ©e Ă la masse indivise jusqu'au jour du partage dĂ©finitif.
Comment sont répartis les loyers encaissés entre les héritiers ?
Les loyers perçus constituent des « fruits » du bien indivis. Ils s'incorporent automatiquement Ă la masse indivise et doivent ĂȘtre partagĂ©s proportionnellement Ă la quote-part de chaque hĂ©ritier dans la succession (aprĂšs dĂ©duction des impĂŽts locaux, assurances et frais de rĂ©paration justifiĂ©s). Un indivisaire ne peut en aucun cas conserver pour lui seul l'intĂ©gralitĂ© d'un loyer sous prĂ©texte qu'il a trouvĂ© le locataire ou rĂ©digĂ© le contrat.
Que faire si un cohéritier refuse systématiquement de louer alors que le logement est vide ?
Si le blocage empĂȘche d'atteindre la majoritĂ© lĂ©gale des deux tiers des parts, l'article 815-5 du Code civil permet aux autres hĂ©ritiers de saisir le juge du tribunal judiciaire pour obtenir une autorisation d'agir en justice. Le magistrat peut valider la mise en location si le refus de l'hĂ©ritier minoritaire met en pĂ©ril l'intĂ©rĂȘt commun de l'indivision (par exemple, si le bien se dĂ©grade et gĂ©nĂšre des dettes fiscales que la succession ne peut plus honorer).
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